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Une réflexion sur mon expérience au Cameroun
Par le Père Michel Legault (membre 181), Prêtre de la Société des Missionnaires des Saints-Apôtres |
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Chers «cousins», descendants de Noël Legault dit Deslauriers,
Mme Hélène Legault, ma vraie petite cousine, me demandait il y a quelques semaines si j’accepterais de partager avec vous mon expérience d’Afrique. Ayant accepté l’invitation, je me suis demandé ensuite ce que je pourrais partager avec vous de mon expérience de vingt ans de vie missionnaire au Cameroun. Cette réflexion sur mon vécu africain coïncide avec la journée mondiale des missions. Ne pouvant pas tout dire en vingt minutes, je devrai me limiter deux points : Quel fut mon travail au Cameroun? et Quel message tirer de mon expérience africaine?
1. Mon expérience au Cameroun.
Quelques semaines avant mon ordination diaconale en août 1970 et mon départ pour deux années d’études à l’Institut d’Études Sociales de l’Université Catholique de Paris en vue de me perfectionner dans l’éthique sociale, notre nouveau supérieur général me demanda si j’accepterais d’aller travailler au Cameroun. Cela voulait dire que je renonçais des projets personnels de perfectionnement en vue d’un travail bien spécifique au Canada, et de partir pour l’Afrique immédiatement après mon ordination presbytérale l’année suivante. Après deux invitations restées sans réponse affirmative, j’ai fait enfin le saut dans l’inconnu et j’ai accepté de partir pour le Cameroun après avoir terminé une année d’études la Catho de Paris. C’est pourquoi, le 3 septembre 1971, avec 80 autres membres de l’ACDI, je m’envolais bord d’un avion nolisé d’Air Canada pour deux ans au Cameroun… et je devais y vivre vingt ans.
Mon travail là-bas fut essentiellement un travail de formateur de futurs prêtres. Le Père Eusèbe Ménard, un franciscain d’East Broughton, avait fondé notre communauté, la Société des Saints-Apôtres en 1952, avec quelques étudiants qu’il avait formés dans ses deux séminaires pour vocations tardives. Avec l’aide d’un laïc, M. Hector Durand, il avait construit ces deux séminaire, celui de La Prairie (à Côte Sainte-Catherine) et le Collège Saint-Jean-Vianney de Rivière-des Prairies. Il fixa comme charisme à sa jeune société celui d’éveiller et de former des vocations sacerdotales, spécialement les vocations dites «tardives». Au cours du Concile, des évêques d’Afrique centrale francophone, cherchant à fonder un séminaires pour vocations tardives, furent mis en contact avec le Père Rémi Couture, le supérieur général, successeur du Père Eusèbe.
En 1966, notre petite Société fondait Nsimalen, Yaoundé, Cameroun, le premier séminaire africain francophone pour vocations tardives (ou «vocations d’aînés», selon l’expression camerounaise, i.e. pour étudiants ayant plus de 20 ans d’âge et n’ayant pas pu suivre le programme officiel des études). C’est à ce séminaire, depuis transféré à Otélé, en pleine forêt équatoriale, que j’étais appelé à travailler.
Ayant été antérieurement un Frère de l’Instruction Chrétienne de La Prairie, j’avais acquis une expérience pédagogique qui me fut très précieuse durant tout mon travail missionnaire, tant au séminaire que dans les paroisse où j’étais appelé à travailler le dimanche et en bien d’autres occasions. Ma spécialité étant devenue la philosophie avec l’obtention de la maîtrise en philosophie, je fus donc professeur de philosophie; mais, selon les diverses circonstances, j’enseignai d’autres matières, comme la physique et la chimie que j‘avais déjà enseignées au secondaire classique au Canada, sans oublier le latin, le français, et l’histoire générale. Ayant une expérience musicale, je fus aussi appelé enseigner le chant et le solfège… De plus, j’ai fait beaucoup de travail de formation à l’expression orale en formant nos séminaristes au théâtre. C’étaient de merveilleux acteurs.
Mais l’enseignement ne fut qu’une partie de mon travail au séminaire; je fus aussi appelé à accompagner spirituellement nos étudiants comme directeur spirituel.
En 1982, terminant onze ans d’enseignement Otélé, mes supérieurs me demandèrent de terminer mon doctorat en philosophie. C’est ainsi que je fis un séjour de deux ans à l’Institut Catholique de Paris pour terminer la rédaction de ma thèse et puis je fis une expérience de 4 ans au Collège Saint-Jean-Vianney de Montréal, comme professeur de philosophie dans un CEGEP et directeur de notre petite résidence vocationnelle.
En 1988, mes supérieurs me demandèrent de retourner au Cameroun pour ouvrir un institut de philosophie pour les religieux et prendre la direction du Séminaire d’Otélé. Mon second séjour au Cameroun dura neuf ans. J’y ai vécu plusieurs défis: la direction du Séminaire des aînés, la fondation d’une faculté de philosophie pour les jeunes religieux provenant d’une douzaine de pays de l’Afrique centrale francophone, hispanophones et lusophones. Puis l’ouverture de l’année de formation spirituelle, propédeutique au Grand Séminaire, tel que demandé par le synode des évêques et le document Pastores Dabo Vobis. Je fus aussi appelé à travailler à la création de la faculté de philosophie de la nouvelle Université Catholique de l’Afrique Centrale à Yaoundé. Ces neuf années furent des années passionnantes à cause des défis à relever. Tout en exerçant des fonctions d’autorité et d’organisation, je n’ai jamais cessé d’enseigner.
Je peux dire que j’ai l’enseignement dans le sang ou dans mon ADN. Tout comme beaucoup d’entre nous ont joué aux pompiers, aux médecins ou aux infirmières, ou même parfois aux prêtres en disant la messe avec des chips et du Coca Cola, je me souviens qu’un de mes grands plaisirs d’enfant était de jouer au maître d’école. Et ça fait 50 ans que je «joue au maître d’école»… Et dans notre famille, sur les neufs enfants que nous étions, sept ont travaillé dans l’éducation comme enseignants, gardienne d’enfants ou secrétaire d’école. Nos parents nous ont certainement transmis le don de la communication. Je sais que papa, lorsqu’il était jeune, avait été très intéressé par le théâtre et avait failli entrer dans une troupe qui jouait l’Ermitage. Mais le réalisme l’avait emporté sur son goût pour le théâtre; ayant des bouches à nourrir, il jugea plus sûr de travailler au Bureau central des Postes, rue Saint-Antoine, que de monter sur les planches. Mais il a toujours gardé son don de la communication, ce qui lui a bien servi dans les réunions de famille et dans les différentes responsabilités qu’il a assumées durant près de 35 ans à la paroisse Saint-Pierre-Claver, comme président de la Saint-Vincent-de-Paul, des Oeuvres de charité canadiennes-françaises et des Loisirs.
Cette expérience de l’enseignement me fut aussi utile pour la prédication et l’animation de groupe d’études ou de discussion durant tout mon séjour en Afrique.
L’enseignement au Cameroun a été pour moi un véritable plaisir. C’est d’ailleurs l’avis de la majorité de ceux qui ont enseigné dans ce pays. En vingt ans d’enseignement là-bas, je n’ai eu à intervenir qu’une fois pour rétablir la discipline durant un cours. Et l’étudiant concerné troubla ma classe plus par manque de jugement que par méchanceté. Les jeunes Africains ont un désir intense d’apprendre, d’acquérir des nouvelles connaissances. Ils ne sont pas gavés par la télévision, laquelle existe au Cameroun depuis 1984, mais qui est loin d’être omniprésente. Le programme des études du Cameroun est en substance celui de la France. Les universités françaises garantissant alors la valeur des diplômes camerounais, nous suivions dans ses grandes lignes le même programme d’études qu’en France; à ce programme régulier impliquant l’apprentissage du français, de l’anglais, de l’allemand ou de l’espagnol, s’ajoutent la littérature africaine et l’histoire d’Afrique. L’enseignement étant planifié dès l’école maternelle en vue de préparer les élèves au baccalauréat d’État, une insistance spéciale est donnée tout au long de la scolarité sur le français. En effet, la dissertation française ainsi que la dissertation philosophique de cinq grandes pages (format légal) sont la clé pour l’obtention du bac et l’ouverture des portes de l’université ou des grandes écoles. Ainsi les étudiants camerounais dont le français n’est pas la langue maternelle arrivent écrire des pages entières en faisant pratiquement peu de fautes d’orthographe.
Ce qui m’a frappé durant ces vingt années d’enseignement auprès des étudiants africains ce fut leur ardeur au travail intellectuel et leur attention continuelle. Je n’ai jamais rencontré d’étudiants blasés et indifférents; je n’ai pratiquement jamais rencontré d’étudiants paresseux. Au contraire, il fallait imposer des limites aux temps d’étude, et l’étude la chandelle après l’extinction des groupes électrogènes était prohibée…
Que ce soit au niveau de l’éducation ou de la prédication en paroisse, ces vingt années furent pour moi très intéressantes et je me suis donné totalement à mon travail. D’ailleurs, c’est un bon moyen en brousse d’éviter l’ennui et l’éloignement. J’ai été heureux dans ma vie missionnaire, même si le confort matériel et les distractions mondaines étaient loin d’être présents. J’ai appris à vivre simplement, avec moins de besoins qu’ici.
2. QUEL MESSAGE PUIS-JE TIRER DE MON EXPÉRIENCE MISSIONNAIRE?
Le MESSAGE que je peux tirer de mon expérience missionnaire est qu’il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. Surtout je soulignerai que le bonheur vient avec le don de sa personne.
J’ai appris que l’on peut vivre simplement, plus pauvrement qu’au Canada et être très heureux, car nous avions l’essentiel: se savoir aimés par le Seigneur et être aimés par ceux qui nous entourent, ainsi qu’aimer tous ceux pour qui nous travaillons. Le bonheur n’est mesuré ni au salaire qu’on ramasse, ni à l’argent qu’on accumule, ni au confort dans lequel on vit.
J’ai fait aussi l’expérience du bonheur en acceptant de faire la volonté de Dieu plutôt que de réaliser mes propres projets. Et je crois que la Providence est toujours l’oeuvre dans nos vies. Notre Fondateur, le Père Ménard avait fait écrire des logos que l‘on pouvait lire sur les murs en passant dans les corridors ou les escaliers de nos séminaires. L’un de ces mots de foi et de sagesse était inscrit sur un des murs du Séminaire d’Otélé: «Je sais que la Providence se lèvera avant le soleil.» Quand je regarde l’histoire de notre séminaire d’Otélé, je suis convaincu de la vérité de cette affirmation: de 1966 jusqu’à 2003, notre séminaire de vocations d’aînés a fonctionné continuellement avec l’aide de la Providence…
Durant mon séjour au Cameroun, je fus toujours sensible à la question de justice sociale. Les deux premières années que je suis arrivé à Otélé, je fus en contact très intime avec un missionnaire laïc français qui travaillait à la promotion agricole des paysans du territoire de la mission. Avec le très peu d’aide extérieure qu’il recevait, il faisait de grandes choses car il mettait toujours les gens du village dans le coup. Il ne faisait rien sans leur participation. Et la même philosophie du développement fut continuée par le projet L’Eau, C’est la vie qui a permis la création de plus de 800 puits sur le territoire de la mission d’Otélé, puis dans tout l’archidioc se de Yaoundé et au-delà. Il n’y aura pas de véritable progrès dans le développement des peuples du Tiers-Monde sans la participation de la population locale.
Cependant la population locale, malgré sa bonne volonté et de très grands efforts et sacrifices, est paralysée dans son effort pour sortir du sous-développement parce qu’il y a une trop grand injustice sociale, tant au niveau national qu’international. Au Cameroun, par exemple, les paysans travaillent très fort pour produire du cacao qui sert à produire notre bon chocolat. Mais les multinationales chocolatières font d’énormes bénéfices et ne donnent que des miettes aux planteurs. Et cela est aussi vrai pour le bois précieux, les bananes et le coton. Chaque fois que je revenais au Canada en vacances, j’étais estomaqué de voir la richesse de nos centres d’achat rutilants. Tant d’argent, tant de richesse, alors que tant d’autres ont si peu!
C’est sur cette derni re réflexion que je vais vous laisser. Est-ce que nous apprécions le bien-être matériel, la sécurité sociale et la liberté politique dans lesquels nous vivons. Que de fois j’entends les gens se plaindre! Est-ce que nous ne nous plaignons pas le ventre plein, ou trop plein, car on ne fait que parler de suralimentation, d’obésité, alors qu’un humain sur cinq est squelettique et que, chaque 4 secondes, une personne humaine meurt de faim.
Sachons apprécier notre situation matérielle, sociale et politique. Nous sommes parmi les 10% du genre humain qui possèdent un réfrigérateur; nous avons le rare privilège d’être dans le 1% des humains qui possèdent un ordinateur personnel… Nous avons beaucoup reçu de Dieu; on nous demandera beaucoup. «J’avais faim, et vous m’avez donné à manger; j’étais nu et vous m’avez vêtu.» J’étais ignorant, et vous m’avez enseigné; j’étais exploité et vous avez travailléà soulager notre misère et nous libérer de l’injustice, nous dira le Seigneur. Je l’espère bien!
Aujourd’hui, c’est le dimanche des missions. C’est l’occasion de penser aux autres qui n’ont presque rien pour survivre, ne disposant souvent que des revenus de 3$ et moins par jour… et qui pourtant sont des personnes humaines comme nous, appelées la vocation humaine et créées l’image de Dieu, comme nous.
Pour terminer ces réflexions faites un peu en vrac, je nous invite manifester beaucoup de reconnaissance l’endroit du Seigneur pour ses bienfaits, et aussi beaucoup d’admiration et de reconnaissance l’endroit de nos ancêtres qui ont travaillé fort pour que nous ayons un pays oû il fait bon vivre, un des pays qui ont la meilleure qualité de vie au monde. Savons-nous apprécier notre bonheur? Je me souviens toujours d’un proverbe chinois qui s’applique bien à nous les «enfants gâtés» d’Amérique du Nord: «J’ai cessé de me plaindre de ne pas avoir de souliers le jour où j’ai vu quelqu’un qui n’avait plus de pieds.»
Et est-il raisonnable que nous puissions garder pour nous tout seul notre bonheur? N’avons-nous pas aussi le devoir de partager? C’est le message de la journée mondiale des missions. Le partage est une obligation qui découle du fait que nous sommes du côté des «having»; nous avons le devoir de partager avec les «having not». Qu’est-ce que chacun de nous peut faire pour améliorer la situation internationale et instaurer plus de justice? N’est-ce pas de commencer par les petites choses de la vie, dans notre propre milieu de vie: le partage ainsi que la pratique de l’honnêteté sont les gouttes d’eau qui formeront peu à peu le fleuve de la justice et de la paix.
Enfin, comme chrétiens, en plus de partager par notre aumône pour les missions, nous pouvons et devons prier pour tous nos frères et soeurs, qui souffrent de l’injustice sociale dont nous sommes souvent à la fois les bénéficiaires et les causes objectives. Aimons par-dessus les frontières, les murs de la couleur et de la langue. Quand nous prions le Notre Père, nous le disons pour tous et avec tous les hommes de bonne volonté; avec eux tous nous disons : «donne-nous notre pain quotidien», c’est-à-dire «donne-nous la paix et la justice, au Canada, au Cameroun, en Palestine, en Irak, aux USA… partout sur terre.» C’est comme cela que Noël Legault et Marie Besnard furent missionnaires au Canada. Ils ont travaillé afin que tous leurs enfants et petits-enfants et tous les descendants Legault et Deslauriers aient le pain quotidien, un beau coin de pays où vivre en paix et heureux sous le regard de Dieu.
C’est notre tour d’être missionnaires de l’amour et de la justice du Seigneur Jésus. C’est le message de Noël (sans jeu de mots!): Paix aux hommes et aux femmes de bonne volonté! Merci pour votre attention! |
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